12 février 2008
DEMAIN, IL FERA BEAU !!
Demain, il fera beau…
Charles, neuf ans, contemplait une dernière fois la lune, puis fermait les yeux et s’endormait paisiblement. Demain, il ferait beau, c’était certain. Il l’avait décidé.
Fruit unique d’une mère couturière et d’un père aussi fainéant qu’alcoolique, le petit Charles avait une enfance des plus misérables.
Aussi, chaque fois que son père rentrait ivre mort et battait sa mère, il se réfugiait sur son lit, en haut du grenier, s’allongeait pour contemplait la lune, les étoiles, rêvant d’une vie meilleure, d’horizons plus cléments.
Il se voyait tantôt noble chevalier à l’armure rutilante, juché sur un beau destrier blanc, se battant comme un diable contre des armées entières de sauvages aux peintures de guerre, tantôt magicien célèbre faisant apparaître lapins et colombes sous le regard émerveillés des enfants, ou encore super héros futuriste sauvant une belle inconnue des griffes d’un monstre hideux et puant.
Un soir où l’astre de nuit flamboyait comme un soleil, il avait décidé qu’il était un puissant sorcier et qu’il avait le pouvoir de dominer les éléments.
« Demain, il fera beau » avait-il prononcé tout haut avant de sombrer dans un sommeil de plomb.
Lorsque la douce lumière astrale vint lui caresser le visage, un étrange rictus passa furtivement sus ses lèvres. Tout au long de la journée, il promena le nez en l’air, goûtant l’intime satisfaction d’ordonner au soleil de le réchauffer, encore et encore. Aux moqueries des ses camarades de classe il répondit pas un petit sourire énigmatique, une étincelle de fierté inaccoutumée dans le regard.
Quelques nuits passèrent, identiques aux précédentes, sous les cris étouffés de sa mère et les bruits de vaisselle qui se fracasse au sol. Fébrile, Charles attendait, se bouchant parfois les oreilles avec les mains. Il avait essayé, il avait supplié, imploré, en vain. Ce n’était que lorsque l’astre de nuit se montrait dans son intégralité qu’il pouvait utiliser ses dons de grand sorcier. Aussi s’y résignait-il, emplissant son impatience de mille rêves inassouvis.
« Demain, il fera beau. Demain, le vent soufflera fort. Demain, il y aura la grêle »
Et çà marchait, à tous les coups. Quelle que soit la saison.
Les scientifiques en perdaient leur latin, les écologistes hurlaient au massacre de la planète, les médias n’avaient de cesse de parler du réchauffement climatique. D’autres plus pragmatiques, pensaient que la nature avait encore bien des secrets…
Il en fut ainsi jusqu’à son treizième anniversaire. Cette nuit où il décida qu’il était temps accroître ses désirs à d’autres choses que les caprices du temps, même s’il était amusant de faire abondamment neiger un jour de juillet ou de provoquer une canicule pour Noël.
Allongé sur son lit, il regarda fixement l’astre de nuit voilé par de nombreux nuages.
« Demain, j’aurai la meilleure note en mathématique ! ».
Bon dernier en cette matière, il n’en fut que plus enchanté lorsque l’instituteur lui rendit fièrement sa copie.
Le soir même, curieux et excité comme un chien à qui l’on tend un nouveau jouet, il retenta l’expérience, se concentrant plus qu’à l’accoutumée sur ce qu’il désirait.
« Demain, je gagnerai Michel aux billes »
Mais rien à faire. Il devait attendre, attendre encore !!
Je veux que la Directrice s’étale devant tout le monde à la récréation. Non, je veux que le chien de l’épicier attrape le chat de la voisine. Ou alors je veux …
Malheureusement, si au début cet échappatoire n’était qu’un jeu, il ne l’était plus depuis la mort de son père, quelques mois auparavant. Pire encore, il en devenait une quête de puissance et ses vœux commencèrent à devenir plus cyniques, plus égoïstes, plus dangereux aussi.
C’est à cet instant qu’il m’est apparu différent, presque lubrique.
Chaque pleine lune passée transformait son souhait en réalité.
Je veux que madame Lenoir se casse les deux jambes (c’était notre prof de sport). Je veux que Raoul se fasse bastonner à la sortie du lycée. Je veux voir ce qu’il y a s sous les jupes de Marilyne…
Il fit lui-même parfois les frais de ses sentences, comme ce jour où il a souhaité malheur à monsieur Jean. Il n’avait pas prévu que la grange de l’agriculteur prendrait subitement feu, alors même qu’il s’y trouvait, tentant maladroitement de déclarait sa flamme à son premier amour. Ils ont eu chaud tous les deux, lui surtout car le père de la gamine n’était pas commode. Cette histoire, on en parle encore dans le village.
Et puis, au fil des ans, son ambition n’eut plus de mesure.
Lui qui n’était pas doué pour les études obtînt de hauts diplômes, devint millionnaire aux jeux de hasard, se fit construire une immense maison, roula dans des voitures de luxe en compagnie des plus jolies filles de la région.
Il est devenu hautain, vil et macho.
Sa vie n’était alors que débauches et rencontres d’un soir.
Puis à l’aube de la trentaine, il décida qu’il lui fallait une descendance et pour cela, il devait épouser Hélène, seule fille qui lui avait jusqu’alors résisté.
Hélène était une fille douce et romantique, de dix ans sa cadette, très éprise d’un autre et se moquant bien de sa fortune et de son pouvoir. Pire encore, Charles représentait à ses yeux tout ce qu’elle haïssait.
Et pourtant. Le lendemain de son souhait, Charles demanda sa main et elle accepta, au grand désespoir de son amoureux. Le mariage eut lieu sur le champ et c’est une automate qui prononça, hypnotisée, le oui fatidique devant monsieur le curé. Elle ne s’est vraiment compte de la situation qu’une fois dans le lit conjugal. Pauvrette !!
Roger marqua une pause.
- Et c’est pour ça qu’elle l’a tué, le Charles, je vous dis !!
Flegmatiques, les deux hommes en blanc soupirèrent.
Oui monsieur Armand de la Lune. Depuis dix ans que vous êtes là, la gendarmerie a bien prit votre déposition, vous n’avez plus qu’à signer là et nous pourrons vous remettre votre camisole et vous ramener dans votre chambre.

23:40 Publié dans POUR LE PLAISIR | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
La vie est parfois un cercle vicieux. Demain tout ira mieux ou de pire en pire...
EJB
Ecrit par : Ernest J. Brooms | 15 février 2008
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