25 février 2008

LE VENT

Regarde, me disait souvent ma grand-mère. Regarde bien et tu le verras. Et moi, du haut de mes sept ans et de mon mètre dix, j’avais beau passer toutes nos promenades le nez en l’air, les yeux tantôt écarquillés à m’en faire voir trouble, tantôt plissés sous mes sourcils froncés, je ne voyais rien. Je sentais bien l’air sur mon visage, vif et perçant en hiver, chaud et mielleux en été. Je reconnaissais sans peine les fragrances qu’il amenait avec lui. La terre humide des sous-bois après l’averse, l’herbe fraîchement coupée du jardin d’enfants, la tarte aux abricots dans le four de maman.
Je me souviens aussi des effluves enivrants du muguet qui tapissait la cour de monsieur Renaud, et qui, pour peu que je reste à bader ses clochettes magiques, me donnait mal au crâne. Je n’ai jamais oublié les parfums âcres d’une cour de ferme et ceux, plus puissants, de la roseraie du voisin.
Et lorsqu’à la saison sèche j’avais le droit de tremper mes pieds dans la rivière, j’observais les rides qu’il dessinait à la surface de l’eau, tentant désespérément de le surprendre au détour d’un rocher, d’un buisson, d’un morceau de bois mort, comme on tenterait d’apercevoir un fantôme. En vain.
Souvent je rentrais à la maison tristounette et dépitée.
Mais quelques instants plus tard, de suaves effluves de chocolat fondu sur du pain grillé au feu de bois avaient tôt fait de chasser mon chagrin. Un goûter de reine.

Et puis un jour, Miracle ! Enfin !! Au détour d’un sentier flairant bon la noisette, sous les cris odieux des corbeaux charognards, je le vis subrepticement se glisser entre les branches d’un saule. Limpide. Majestueux, Sidéral. Image furtive mais ô combien délicieuse après tant d’années d’espoirs déçus. Portée par tant de joie, je m'écriais:
« Ça y est grand-mère, je l’ai vu !! ».
Et l’aïeule m’a regardé, et m’a sourit encore une fois.

Je venais d’avoir vingt et un ans.

Commentaires

Eh oui, "l'aïeule (...) t'as souri encore une fois" parce qu'elle sait qu'à 21 ans (et pas avant) on voit le vent parce qu'on le veut. On sait, ou au moins on pressent, qu'il peut nous emporter vers celui (ou celle) qui nous attend quelque part et qui fera passer au second plan (sans les faire oublier),
les fragrances, les effluves, les senteurs, les odeurs de la prime jeunesse.

Très joli texte poétique et nostalgique sans tristesse

Robert

Ecrit par : Robert | 27 février 2008

J'aime beaucoup ce texte, simple et poétique. Ton écriture ici est comme le vent: il y a une montée en puissance puis le souffle faiblit pour finir sur le sourire de l'aïeule et la dernière phrase qui clôt le texte mais ouvre à tous les possibles. Bravo!
P-S: Et sinon, t'as pas bien voté sur Maux d'auteurs... Snifff! :)
P-s2: euh... tu vas en faire quoi de ce texte? C'est pour un concours? Parce que, vois-tu, je le trouve encore mieux que que "Technologie avancée"! ;)

Ecrit par : EmmaBovary | 28 février 2008

Oui, le texte est très beau, fluide, poétique, le cadre me fait penser à celui décrit dans le livre délicieux de Pierre Bost "Monsieur Ladmiral va bientôt mourir".
C'est reposant. :)

Ecrit par : Nad | 29 février 2008

J'avais déjà lu ton texte ailleurs mais c'est avec plaisir que je viens de m'en imprégner une seconde fois. Je ne sais pas pourquoi le mot qu'il m'évoque est "tendre". Oui, c'est ce mot qui pour moi le qualifie. Après il est chuchoteur, nostalgique, universel même si Monsieur Renaud n'appartient qu'à toi........

Ecrit par : djin | 01 mars 2008

ahh que coucou !!! c enjoué et bien ecrit !! com d'hab lolll

Ecrit par : ravaillac | 18 avril 2008

qu'ajouter de plus a ts ces commentaires pertinents ?? effectuvement ce texte sens bon la tendresse et l'enfance , je suis fière de ta plume , kiss kissss

Ecrit par : ravaillac | 18 avril 2008

Un petit mot pour te dire que ce texte a plu à plusieurs lecteurs de "Pr'Ose!", essentiellement des lectrices d'ailleurs. L'une d'elles m'a dit que c'était un texte "magnifique, vrai et très bien écrit"... Je me suis dit que ce serait une bonne idée de t'en faire part!
;)

Ecrit par : EmmaBovary | 05 août 2008

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